Contraintes : sur une scène de crime.
Angleterre, Douvres.
« Je sortais d'un bistrot mal famé où j'avais été dépenser en alcool les quelques livres sterling que j'avais gagnées sur les docks. J'étais un peu éméché mais je m'en souviens. J'étais sorti, un peu titubant. Il y avait du brouillard, épais comme une purée de pois. On voyait pas à trois mètres. J'allais rentrer chez moi, retrouver ma femme et mes quatre gosses. Elle allait encore me sermonner, me dire que je « dépensais toutes nos économies, et comment on allait manger, demain ? Et les gosses, j'allais les laisser crever de faim ? ». Alors, je la frapperais, une bonne baffe au visage. Elle tomberait par terre, les gamins courraient vers leurs chambres pendant qu'elle resterait par terre, sur le sol de la cuisine, à sangloter lamentablement. Et moi, j'irais m'asseoir dans le vieux canapé pour fumer un mauvais cigare. La routine.
Mais cette nuit-là, ça s'est pas passé comme d'habitude.
J'étais sorti sur le coup d'une heure trente, j'avais pris la rue adjacente à celle du bar, et c'est là que je l'ai vue. Marilyn. Ma Marilyn.
Mary, c'était la reine du trottoir. Elle en avait consolé, des bougres comme moi. Et elle était généreuse. Parfois, elle me faisait des coups pour rien, parce qu'elle savait que j'avais plus une livre à donner. Elle me disait toujours « c'est pas grave, tu me rembourseras plus tard, c'est pas un problème » pour pas que je me sente coupable. Mais elle savait bien que je la rembourserais jamais.
Marilyn, elle trouvait toujours les mots justes. Quand je venais me lamenter sur ma vie, que je lui disais que, de toute façon, autant me tuer tout de suite, elle me disait que non, que si je voulais, je pouvais m'en sortir. Fallait pas rester assis, c'est tout. Fallait oser. Elle disait qu'il fallait pas faire comme elle, que si elle avait voulu, elle aurait pu être actrice ou chanteuse, juste qu'elle avait été paresseuse et qu'elle était devenue une fille de la rue.
Moi, je trouvais que c'était déjà pas mal, ce qu'elle faisait. Elle connaissait tous les hommes, la Marilyn, et aussi tous les trucs pour manger pas cher et se saouler à volonté. Elle nous présentait les nouvelles, nous conseillait quelques filles qu'il « fallait absolument essayer », et disait d'autres que « celles-là, c'était perdre du fric pour rien ».
Et là, la Mary, elle était étendue par terre. Ses cheveux blonds oxygénés flottaient sur une flaque de sang, derrière sa nuque. Ses lèvres carmin que j'avais si souvent embrassées étaient ouvertes sur un dernier soupir tandis que ses yeux bleus regardaient fixement un point que je ne pouvais pas voir. Me dire que j'irais plus jamais maudire la vie dans son cou, ça m'a fait un sacré choc. Mary, c'était ma femme, mon amante et ma mère. C'était ma confidente et mon amie. C'était le coup d'un soir et la tendresse d'une vie. C'était Marilyn.
Je me suis penché et j'ai regardé dans son sac. Evidemment, plus de fric. Les salauds l'avaient volée, elle qui n'avait jamais volé personne. Pauvre Mary. Elle méritait pas ça.
J'ai déboutonné son chemisier et mis ma main dans son soutien-gorge à balconnets. Deux billets de cinq livres. C'était déjà ça. Je lui ai murmuré un « merci » à l'oreille, je me suis relevé et je suis parti.
Au moins, ma femme, mes gosses et moi, on aurait à manger, demain. »